Le Magnificat


Barbara Enghelhardt: Vous avez redécouvert le chœur pour le théâtre contemporain. Est-ce que votre intérêt pour le chœur grec antique est né de la dimension rythmique et musicale de la parole dans le chœur ou plutôt du fait que le théâtre grec antique a toujours eu un aspect social ce qui vous permet aujourd’hui d’aborder par ce biais des problèmes sociaux importants ?

 

Marta Gornicka: Je me suis intéressée au chœur car j’ai senti qu’il avait un potentiel théâtral immense, que la prise de parole collective avait une grande force sur scène. Le théâtre sans chœur me semblait mort, dépourvu de force et dans une certaine mesure aussi de tragique. J’ai voulu réinventer ce théâtre, mais d’abord, il a fallu lui rendre les femmes, et découvrir ou bien, créer, une nouvelle voix féminine. Dans le théâtre grec antique, il n’y avait que des hommes : les acteurs, le chœur, l’auteur de la pièce, même le public n’était probablement constitué que d’hommes. Ce théâtre ayant été un espace d’exclusion radicale de la femme, il était devenu capital pour moi d’essayer de retrouver la puissance du chœur avec les femmes. C’est de ce besoin qu’est né « Le chœur de femmes – le chœur moderne tragique », car c’est ainsi que je l’ai appelé. Ensuite, j’ai commencé à réfléchir sur comment faire exister ce chœur sur scène, sur comment le faire parler : c’est ainsi qu’est né entre autres le parler rythmique qui rappelle celui d’une machine, d’un ordinateur. La forme et le fond ne font qu’un dans mon spectacle.

 

Jusqu’à présent dans votre travail avec le chœur, vous vous êtes surtout intéressée à la question de la femme en tant que prisonnière des normes culturelles, économiques ou religieuses, comme par exemple dans Le Magnificat. Est-ce que, à travers cette réflexion critique, vous renouez avec les nouveaux courants féministes de l’art?


Bien sûr. Par mon art, je m’inscris fortement dans le débat féministe contemporain. Je crée une voix chorale de la femme qui porte un message politique sans équivoque. Je crée une communauté de femmes défiant l’ordre traditionnel, ne serait-ce que par le fait de prendre place sur scène. Mais en même temps, cette communauté est en permanence menacée d’éclatement, de non-existence. Je travaille constamment dans l’espace de la culture, je montre les stéréotypes et je les démonte, qu’il s’agisse des clichés concernant les femmes ou les hommes, je les accumule jusqu’à leur explosion théâtrale. Tout en critiquant la langue qui est un outil de pouvoir, j’essaie de trouver une langue nouvelle pour la parole féminine. Je fais vivre tout ce potentiel sur scène. Le rire est un excellent outil pour montrer l’absurdité des stéréotypes.

 

Vous êtes diplômée en chant, comédie et mise en scène. En plus, vous avez vous-même écrit le libretto du chœur. Pouvez-vous citer les auteurs contemporains ou antiques qui vous ont servi de source d’inspiration?

 

Je m’inspire tout autant de la culture pop que des auteurs antiques et contemporains. Même le ronronnement d’un ordinateur ou une note de presse peuvent devenir une source d’inspiration. Mais c’est le texte du théâtre grec antique qui rempli une fonction particulièrement importante dans chacun de mes projets. Ce texte et les textes contemporains dont je m’inspire s’entrelacent. Le personnage clé du Magnificat est Agavé, des Bacchantes d’Euripide, qui dans la dernière scène se réveille de son délire bachique et reconnaît dans ses mains la tête ensanglantée de son fils. C’est la sœur aînée de la Vierge Marie, elle aussi est devenu un outil dans les mains de dieu et a sacrifié son fils pour réaliser le « dessein divin ». Agavé et la Vierge Marie ne sont que deux facettes de la même figure. Dans notre culture, la Vierge Marie est une figure miraculeuse : ses yeux mi-clos, son teint d’albâtre, ses lèvres angéliques muettes. Dans cette figure, la puissance féminine de donner la vie a été complètement dissociée de la sexualité de femme. La Vierge est devenue le modèle de la féminité, inatteignable par sa nature, un idéal jamais égalé, et donc un outil parfait pour avoir un contrôle idéologique sur la femme. Dans Le Magnificat, j’essaie de montrer comment ce mécanisme fonctionne dans la culture catholique polonaise et ce qu’il signifie pour les femmes d’aujourd’hui. J’y pose également la question d’un espace potentiel de transgression. J’appelle de nouveau Agavé sur scène pour puiser dans sa force.
       Dans mon premier projet « La Parole Est au Chœur » (« TU Mówi Chór »), c’est le personnage d’Antigone en tant que « morte vivante » qui joue un rôle prépondérant. Dans ce projet, la tragédie de Sophocle dialogue avec les textes scéniques d’Elfride Jelinek, mais également avec des citations de la culture pop et avec la poésie féminine polonaise. Dans « Le Magnificat » en revanche, je puise dans la littérature romantique nationaliste polonaise, en citant notamment des phrases tirées de la poésie d’Adam Mickiewicz. Ce collage est fait de citations souvent très courtes, constituées d’à peine quelques mots. Ces bribes de la langue habitent notre mémoire ; elles travaillent constamment en nous, sans que nous en soyons conscients. J’extraie ces clichés, je les confronte les uns aux autres, je les écrase, je les tourne en dérision et je dévoile ainsi leur violence idéologique pour les neutraliser. Au cours de ce processus, je dialogue également avec des philosophes qui sont importants pour moi : Giorgio Agamben, Roland Barthes, Judith Buttler.

 

Le succès immense que vous avez connu en Pologne vient aussi du fait qu’on a vu dans le Magnificat un spectacle politique. En ce qui concerne vos projets futurs, en dehors de la problématique féministe que vous abordez, quelles sont les autres questions politiques ou sociales que vous jugez importantes pour votre théâtre?

 

Mon nouveau projet s’intitule BRONIEWSKI. UN REQUIEM. Il a été créé à partir des textes du grand poète polonais Władysław Broniewski, mort en 1962. J’y aborde des sujets qui me sont importants : la mort et la langue en tant que machine. J’y travaille de nouveau la question de la relation entre la langue et le pouvoir, ainsi que celle de l’existence humaine se situant entre la nécessité et l’impossibilité de parler. Sous forme d’un essai, j’aborderai plusieurs sujets à la fois : la robotisation, le machinisme de notre culture et l’individu en tant que rouage du système. La dimension politique de la vie et de l’œuvre de Broniewski sera le point de départ pour faire éclater l’élément politique sur scène : ce poète, adulé par les autorités communistes, a été oublié et rayé de la liste des lectures scolaires après sa mort. Cette fois-ci, le chœur sera mixte.